Des étudiants moins faciles à manipuler
(Syfia Cameroun) Les leaders étudiants camerounais, longtemps manipulés à des fins politiques pour briser les grèves dans les universités, ne veulent plus jouer le jeu des intérêts partisans ou ethniques. L'amélioration de la condition étudiante est devenue leur priorité.
La grève reprendra-t-elle dans les universités camerounaises à la rentrée d'octobre ? En avril dernier, des grèves avaient paralysé les six universités d’État du pays. Grâce à leur unité dont leurs leaders ne sont pas peu fiers, les étudiants avaient alors obtenu la nomination de nouveaux recteurs et la satisfaction de certaines de leurs revendications. Des résultats qu'ils jugent insuffisants.
Regroupés en associations et parlant d'une même voix, ils poursuivent désormais un même objectif : améliorer la condition étudiante. Une grande première ! Car au Cameroun, comme dans bien d'autres pays africains, les leaders étudiants ont, dans le passé, souvent cédé aux manipulations d'hommes politiques qui faisaient jouer la fibre ethnique ou tribale pour casser leur mouvement. Ils ont cette fois refusé d'entrer dans ce jeu partisan.
"Lorsque nous avons lancé le mouvement de grève à l’université de Buéa, des pontes du régime en place, tous originaires de la même tribu que moi, m’ont approché et proposé de casser le mouvement en accusant mes camarades d’être téléguidés par le SCNC, le mouvement sécessionniste anglophone", confie Alain Martin Nako, secrétaire général de l'University of Buea Students Union (UBSU). En contrepartie, on lui a même proposé une bourse pour aller poursuivre ses études dans une université américaine tous frais payés. L'étudiant ayant décliné leur offre, les entremetteurs de l’Université ont demandé à sa famille de faire pression sur lui. "Mes parents m’ont intimé l’ordre d’abandonner le mouvement et là encore j’ai dit non. Nos revendications sont légitimes, purement académiques et n’ont rien à voir avec la politique", insiste ce jeune étudiant de troisième année en sciences sociales.
Faire vibrer la fibre tribale
Habitués à résoudre la crise par des pressions plutôt que par le dialogue, les dirigeants de cette université et les hommes politiques membres du parti au pouvoir ont également cherché à faire vibrer la fibre tribale. Alain Martin Nako rapporte leurs propos : "N’oublie pas que tu es de la même tribu et du même village que le recteur. Tu ne dois pas t'associer à des gens d’autres tribus pour renverser une personnalité de ta tribu" Ce à quoi, il leur a courageusement rétorqué : "Je ne gagne rien à être originaire du même village ou de la même tribu qu’un recteur, mais plutôt à fréquenter une université où les conditions de vie des étudiants, les enseignements et le traitement des étudiants sont bons."
L’université de Buéa n'est pas une exception. "Dans toutes les universités en crise, les hommes politiques procèdent de la même manière", affirme Messi Balla, secrétaire général de l’Association de défense des droits des étudiants camerounais (ADDEC), qui a piloté au niveau national la grève dans toutes les universités du Cameroun. A l'en croire, les membres influents du parti au pouvoir (députés, ministres ou directeurs de sociétés parapubliques) déterminent d'abord l'origine ethnique des leaders étudiants puis chacun invite celui de sa propre tribu pour lui demander de se désolidariser de la grève en arguant qu’elle ne servirait que les intérêts des autres ethnies à son propre détriment. À l'appui, on lui remet une certaine somme d’argent appelée "frais de taxi". "Suivent ensuite des promesses à la mesure des garanties données par le leader estudiantin pour tuer à son niveau le mouvement. Mais cette fois, se réjouit Messi Balla, ils ont tous échoué ; les étudiants ne sont plus dupes."
Cette stratégie avait pourtant eu raison des nombreuses grèves qu’ont connues les universités camerounaises au cours des dernières décennies. En 1991, poussés par le vent de conquête des libertés, les étudiants de l’unique université de l’époque s’étaient lancés dans un mouvement qui avait paralysé presque toutes les institutions nationales. En réponse, d’autres étudiants avaient alors créé un autre front pour s’opposer à la grève. Après la création en 1993 de cinq universités supplémentaires, la condition étudiante ne va cesser de se dégrader. L’enseignement devient payant ; les bourses sont supprimées.
Négociations et doléances
Les étudiants manifestent régulièrement contre l'insuffisance de salles de cours, de bibliothèques, de laboratoires, leur sous-équipement, contre le racket des étudiants par les enseignants, le paiement des droits universitaires en une seule tranche, etc. "À chaque fois que des grèves éclataient, les politiques réussissaient à nous manipuler et à briser le mouvement, ce qui n’a pas été le cas cette année", se réjouit lui aussi Mouafo Djontu, président de l'ADDEC. Pour son secrétaire général, les étudiants, qui ont désormais compris où se trouve leur intérêt, ne seraient plus prêts à se laisser tromper.
Face à cette nouvelle intransigeance, les pouvoirs publics ont ouvert des négociations avec les étudiants. En réponse à leurs revendications, 2,4 milliards de Fcfa (305 millions d’euros) ont été débloqués pour résoudre les problèmes les plus urgents. Une commission est par ailleurs descendue dans les différentes universités pour rencontrer les étudiants et enregistrer leurs doléances. En attendant les résultats de cette consultation, ceux-ci ont suspendu leur mouvement avant les vacances mais ils restent unis pour une éventuelle reprise de la grève à la rentrée.
Charles Nforgang...........................................................................................................................................................................................
Visitez le site officiel de l'addec : http://www.addec.wb.st/